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La formation graduelle : qu’a réellement enseigné le Bouddha ?

Bouddhisme tibétain, zen japonais, vipassanā, pleine conscience… Peut-on vraiment dire qu’il s’agit du même enseignement ? La diversité est réelle, et elle peut légitimement décourager. Par où commencer, quand tout semble différent d’une tradition à l’autre ? À qui faire confiance, quand chaque école affirme parler au nom du même Bouddha ? Faut-il choisir, au risque de s’enfermer trop tôt dans une seule voie — ou bien existe-t-il, sous ces formes si diverses, quelque chose qui ne varie pas ?

Ce sont là des hésitations réelles, presque inévitables pour qui s’intéresse au bouddhisme aujourd’hui. Mais elles convergent, en réalité, vers une seule question de fond : sous cette diversité, existe-t-il une unité ?

C’est cette question qui mérite qu’on s’y attarde, car la réponse peut changer notre manière d’aborder le bouddhisme tout entier.

En bref:

  • Une même direction, sous des formes diverses : malgré la diversité des traditions bouddhistes actuelles, existe-t-il un socle commun ?
  • Qu’est-ce que la formation graduelle : le noyau que Bhikkhu Anālayo retrouve en comparant les textes les plus anciens
  • Un contresens à éviter : ce noyau n’est pas la parole exacte du Bouddha, mais ce que la mémoire la plus ancienne en a gardé
  • Pourquoi ce noyau commun compte : une portée qui dépasse la seule érudition
  • Ce que cela change concrètement : ce que cette recherche peut apporter à votre propre pratique, sans jargon ni étiquette

Une même direction, sous des formes diverses

Dans L’Éveil dans le bouddhisme, j’avais abordé cette même question autrement : partir des quatre nobles vérités — un enseignement que toutes les traditions bouddhistes partagent — puis suivre comment leur compréhension s’approfondit, indépendamment des classifications habituelles. Certaines voies considèrent ces quatre vérités comme une simple entrée en matière, à dépasser au profit d’enseignements qui leur sont propres. Mais à y regarder de près, les oppositions qu’on affiche parfois entre ces écoles se révèlent bien plus poreuses qu’on ne le croit : ce sont moins des doctrines rivales que les étapes d’une même progression.

Il existe une autre façon de répondre à cette question, empruntée cette fois non pas à la réflexion philosophique mais à la méthode historique. C’est celle du moine et chercheur Bhikkhu Anālayo : plutôt que de partir d’un concept central comme les quatre vérités, il compare directement les textes eux-mêmes — les mêmes enseignements, conservés en pāli, en chinois et en sanskrit — pour voir ce qui, malgré la distance des langues et des siècles, continue de se retrouver partout.

Sa réponse n’est pas les quatre nobles vérités. C’est un autre noyau, moins connu, qu’on peut appeller la formation graduelle (anupubbā-sikkhā en pāli — littéralement, l’entraînement progressif).

Qu’est-ce que la formation graduelle ?

Ce noyau appartient à ce que les chercheurs appellent le “bouddhisme ancien” — les deux premiers siècles environ après le Bouddha, jusqu’au règne de l’empereur Aśoka. Ce n’est pas une tradition parmi d’autres qu’on pourrait aujourd’hui choisir de suivre : c’est le terreau commun d’où toutes les écoles bouddhistes ont poussé, theravāda comprise.

La formation graduelle décrit, dans son ensemble, toute la succession de dispositions intérieures qui mène de l’éthique jusqu’à l’éveil.

Anālayo concentre son étude sur une portion précise de ce chemin : celle qui va de la retenue des sens jusqu’à une stabilité profonde de l’esprit. Il ne s’agit pas d’un texte isolé : on retrouve en effet cette portion, sous des formes variées, dans treize discours conservés en pāli — dans le Dīgha-nikāya, l’une des grandes collections de discours du bouddhisme ancien —, dix conservés en chinois dans une collection parallèle, le Dīrgha-āgama, et vingt-trois dans des fragments d’une version sanskrite de ce même texte.

Trois lignées de transmission distinctes, qui se sont séparées il y a plus de deux mille ans et n’ont plus été en contact depuis. Or, un peu comme des témoins interrogés séparément et qui raconteraient malgré tout la même histoire, le fait que cette progression se retrouve dans chacune d’elles suggère qu’elle leur préexiste : elle remonterait à une source commune, antérieure à leur séparation.

Pour donner corps à cette progression, prenons la version la plus détaillée des trois — celle que transmet le Dīrgha-āgama chinois, dans son vingtième discours (abrégé DĀ 20), par une école bouddhiste aujourd’hui disparue, l’école dharmaguptaka. Les deux autres versions, pālie et sanskrite, suivent une structure très proche, à quelques variations près que nous verrons plus loin.

Dans le DĀ 20, donc, cette portion du chemin se décline en neuf étapes :

  • la retenue des sens, comme un dresseur qui tient fermement les rênes de son char ;
  • la sobriété dans la nourriture ;
  • une vigilance particulière la nuit ;
  • une attention portée à ce qui traverse l’esprit ;
  • une présence claire dans les gestes du quotidien ;
  • un temps de retrait ;
  • le travail sur les obstacles intérieurs (le désir sensoriel, l’aversion, la torpeur, l’agitation, le doute) ;
  • une concentration de plus en plus profonde ;
  • et enfin une stabilité intérieure aussi droite que la flamme d’une lampe à l’abri du vent.

Cette liste n’est pas unique, identique partout : dans un autre discours comparable, par exemple, la modération alimentaire et la veille nocturne figurent dans la version pāli mais sont absentes de son parallèle chinois.

Ce qui revient en revanche invariablement, c’est le point de départ de cette portion — la retenue des sens — et son arrivée — cette stabilité progressivement acquise. Entre les deux, le reste se répartit différemment selon les textes : certaines de ces pratiques se cultivent ensemble, comme un mode de vie global — il serait par exemple absurde d’attendre d’avoir « réussi » la retenue des sens avant de commencer à manger avec modération —, tandis que d’autres, plus tard dans le parcours, se construisent réellement l’une sur l’autre.

Un contresens à éviter : ce n’est pas la voix du Bouddha

Une précaution s’impose ici, et Anālayo la pose lui-même avec beaucoup d’honnêteté : ce travail ne permet pas de retrouver les mots exacts que le Bouddha aurait prononcés un jour, il y a environ deux mille cinq cents ans. Aucune méthode ne le permet — c’est la même limite que pour Socrate, dont nous ne connaissons la pensée qu’à travers ce qu’en ont rapporté ses élèves.

Ce que la comparaison des textes donne à voir, c’est ce que les tout premiers disciples ont gardé en mémoire, transmis, récité — pas la parole elle-même, mais son écho le plus ancien qu’on puisse encore entendre.

Le Bouddha de l’Inde ancienne, celui qui a vécu et enseigné il y a deux mille cinq cents ans, reste hors de portée. Mais le Bouddha vivant dans la mémoire des toutes premières générations de disciples, lui, demeure accessible.

Cette limite n’est pourtant pas qu’une réserve méthodologique. Les variations que l’on observe d’une lignée à l’autre ne signalent pas forcément une mémoire défaillante : elles peuvent aussi suggérer que ce qui s’est transmis n’était pas destiné à être récité à l’identique, mais à rester assez vivant pour être redit, d’une génération à l’autre, sans se figer.

Pourquoi ce noyau commun compte

Alors pourquoi ce travail a-t-il de l’importance, si ce n’est pas la parole du Bouddha lui-même ?

Parce qu’il déplace la question. Ce n’est plus : « quelle est la bonne version, la bonne école ? » C’est : « qu’est-ce qui, sous des formes différentes, continue de pointer dans la même direction ? »

Anālayo utilise une image pour cela : les différentes versions sont comme des doigts qui pointent vers la même lune. Se battre pour savoir quel doigt est le vrai, c’est manquer ce vers quoi il pointe.

Et l’on peut aller plus loin encore : même la formation graduelle, aussi bien établie soit-elle par ce travail comparatif, reste elle-même un moyen, pas une fin. L’enseignement lui-même — le Dharma, au sens de l’enseignement — est souvent comparé, dans ces textes, à un radeau : utile pour traverser, non pour être porté sur son dos une fois arrivé sur l’autre rive.

On pourrait se demander si chercher ce qui est le plus ancien revient à juger les traditions plus tardives — mahāyāna, tibétaine, zen — comme moins authentiques, une forme d’écart par rapport à une source plus pure. Ce serait mal comprendre la démarche. Savoir qu’il n’existait pas encore de dinosaures à une certaine période de l’histoire de la vie sur terre ne dit rien sur la valeur des dinosaures eux-mêmes : c’est un simple fait de chronologie, pas un jugement. De la même manière, situer la formation graduelle à l’origine du bouddhisme ne hiérarchise pas les traditions qui en sont nées ; cela aide seulement à mieux comprendre d’où elles viennent toutes.

Ce que cela change concrètement

On pourrait s’arrêter là et n’y voir qu’une affaire d’érudits. Mais Anālayo, dans un autre de ses travaux, propose un prolongement qui touche directement à la pratique.

Il y montre comment chaque tradition bouddhiste, à un moment de son histoire, en est venue à affirmer une forme de supériorité sur les autres — l’idée d’être la lignée la plus fidèle, la plus avancée, ou la plus authentique.

Sa conclusion est prudente mais nette : ce qui authentifie réellement une pratique n’est jamais l’étiquette qu’elle porte — telle école, telle lignée, tel maître —, mais la mise en œuvre effective de ce que le Bouddha a découvert : le non-soi, et l’effacement progressif de l’orgueil qui en découle.

C’est peut-être là l’invitation la plus utile de ce travail sur la formation graduelle : ne pas s’attacher à un nom d’école comme à une identité à défendre — « mon » école, « ma » méthode, « mon » maître —, mais revenir sans cesse à ce que l’on peut observer, dans son propre corps et son propre esprit, de ce qui apaise et de ce qui agite. Rien n’oblige à quitter sa tradition ; il s’agit seulement de ne pas s’arrêter à son nom — car aucune école, aussi fidèle soit-elle, ne remplace la pratique elle-même.

Si vous souhaitez approfondir la formation graduelle de manière pratique, semaine après semaine, c’est précisément ce socle que suit le tout premier parcours de L’Île intérieure. Plutôt qu’une collection de thèmes isolés, il reprend cette même progression sur une année entière, non comme une érudition à acquérir, mais comme une pratique à habiter, pas à pas.

Cet article s’appuie sur deux ouvrages et un article d’Anālayo : Early Buddhist Meditation Studies (Barre Center for Buddhist Studies, 2017), pour l’étude de la formation graduelle ; Superiority Conceit in Buddhist Traditions: A Historical Perspective (Wisdom Publications, 2022), pour la question de l’attachement à une tradition ; et Early Buddhism pour la notion de bouddhisme ancien comme terreau commun.

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